Entretien avec Tiffany Mazars : qu’est-ce que l’apérision et comment en faire un principal levier de communication sur le handicap ?

© Sébastien Marchand
Le mot “inclusion” s'est installé dans la plupart des discours d'entreprise sur le handicap. Mais à force d'être utilisé partout, il a perdu une partie de sa force. Comment parler du handicap de façon plus juste et plus crédible ? Pour Tiffany Mazars, directrice de projets diversité et inclusion, conférencière internationale sur le handicap invisible, autrice et entrepreneure, la réponse commence par un mot qu'elle a elle-même inventé en 2024 : l'apérision. Nous l'avons interviewée pour comprendre ce que ce concept change et comment en faire un levier de communication sur le handicap 🎤
Peux-tu nous parler de ton parcours ?
“Alors… installez-vous, il y a plusieurs épisodes ! Je suis arrivée dans ce monde avec un “pack d'expériences accélérées sur la diversité humaine” : fibromyalgie, TDAH, surdité et quelques bonus. Des réalités invisibles… dans un monde qui adore ce qui se voit !
Enfant, j'ai passé trois ans en Nouvelle-Calédonie, à Ponérihouen. J'y ai compris très tôt une chose simple : être différent, c'est normal. Ça a l'air évident… et pourtant, j'ai passé la suite de ma vie à le rappeler aux adultes !
À 15 ans, les premiers malaises arrivent et je me sens décalée. Alors je fais ce que je sais faire de mieux : un pas de côté. Bac par correspondance, petit boulot au supermarché dès 16 ans, puis BTS et bachelor marketing en alternance. Le travail devient un exutoire : je me sens utile et j'oublie mes douleurs.
Je deviens ensuite responsable d'un magasin d'optique. Ironique, pour quelqu'un qui allait passer sa vie à parler de ce qu'on ne voit pas ! À 22 ans, après un long diagnostic par élimination, le mot tombe : fibromyalgie. Une maladie aux douleurs diffuses, reconnue par l'OMS (Organisation mondiale de la santé) depuis 1992, mais pas par la Sécurité sociale au titre de l'ALD (affection de longue durée).
Je demande une RQTH (reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé) pour adapter mon poste. Je me dis naïvement : “Super, ça va ouvrir des portes !” Spoiler : non. Mon employeur refuse, je dois partir. Dans l'entreprise suivante, j'attends dix mois un aménagement… qui n'est jamais arrivé.
Alors plutôt que d'attendre qu'on m'ouvre la porte, je l'ai fabriquée. J'ai publié une annonce sur Leboncoin pour recruter… mon futur patron. Et ça a marché : je suis devenue responsable communication d'une start-up parisienne, en télétravail complet.
Puis le Covid m'a fait perdre cet emploi. J'ai repris “Oui ou Non” d'Angèle pour en retrouver un, et en mars 2020, j'ai créé ma propre entreprise. Moralité : quand le cadre ne s'ouvre pas, on peut toujours en dessiner un autre.
En chemin, un deuxième diagnostic est venu compléter le tableau : le TDAH (trouble du déficit de l'attention avec ou sans hyperactivité). Pas une étiquette de plus, une clé de lecture. Puis un burnout après une première alerte AVC (accident vasculaire cérébral) en 2021, suivi de deux autres alertes en janvier 2025 et, plus récemment, en septembre 2026. De quoi me donner un goût de la vie particulier !
La scène, je l'ai toujours connue. Mais mon premier TEDx (TEDxRennes Youth, 2023, “Oser choisir sa vie”) a été LE déclic : mes mots changeaient des vies, et il était hors de question de les garder pour moi. Sont venus ensuite TEDxSaclay et les conférences en France et à l'international.
Aujourd'hui, je suis :
👉🏼 Créatrice du mot apérision (septembre 2024) ;
👉🏼 Autrice de La vie, autrement (City Éditions, 2026), avec un troisième livre témoignage en cours d'écriture ;
👉🏼 Première ambassadrice française du programme Hidden Disabilities Sunflower (2026) ;
👉🏼 Marraine d'Un Rêve Un Sourire, et décorée de l'ordre national du Mérite en juin 2025 ;
👉🏼 Co-fondatrice d'Ensemble&Co avec Caroline Fruchaud, qui réunit plus de 100 entrepreneurs et entrepreneuses en situation de handicap.
Et le fil rouge de tout ça ?
“Le problème n'a jamais été mon handicap. C'était le cadre, qui refusait de s'ouvrir.”
D'où… l'apérision !”
Qu'est-ce que l'apérision ? Quelles différences avec l'inclusion ?
L'inclusion… tout sauf inclusive
“Tout le monde est d'accord pour dire que l'inclusion, c'est beau : chaque voix entendue, chaque différence valorisée. Sauf que j'ai eu la mauvaise idée d'aller voir l'étymologie. “Inclusion” vient du latin inclusio… qui signifie : enfermement. Oups.
Enfermer les gens dans des concepts pour mieux les “inclure” ? Il y avait comme un petit souci de cohérence.
Alors j'ai cherché son contraire. Et le contraire d'enfermer, c'est ouvrir. En latin : aperire. L'un de ses sens m'a fait sourire : “rendre accessible, lever un obstacle”. Tout était là ! J'ai donc créé le mot (oui, il n'existait pas) :
Apérision, n.f., du latin aperire, “ouvrir”. Part des singularités humaines comme une opportunité pour que le vivre-ensemble ne soit pas une contrainte, mais une véritable possibilité de se réaliser. Synonyme : ouverture. Antonyme : inclusion.”
Concrètement, ça change quoi ?
L'inclusion | L'apérision | |
On part de... | La norme (et on essaie de faire rentrer les autres dedans) | Les singularités (et on construit avec) |
Le geste | Faire entrer | Ouvrir |
La posture | “On vous accueille” | “On le fait ensemble” |
Pour qui ? | “Les personnes concernées” | Tout le monde (spoiler : on est tous concernés) |
L'individu | Une case, une étiquette | Un parcours, une histoire, des valeurs, des besoins, des envies |
“Pour résumer : l'inclusion demande “comment on vous fait une petite place ?”. L'apérision demande “qu'est-ce qu'on ouvre pour que chacun prenne la sienne ?”. Mais cette ouverture passe aussi par la co-construction : elle prend tout son sens lorsqu’elle se fait avec les personnes concernées et intègre directement leurs regards. Et ça, croyez-moi, ce n'est pas du tout la même réunion !”
Aujourd'hui, pourquoi utiliser l'apérision comme levier de communication ?
Parce que le mot “inclusion” est fatigué
“On l'a mis partout : chartes, plaquettes, posts de la SEEPH (Semaine européenne pour l'emploi des personnes handicapées) en novembre… Résultat ? Il ne dit plus grand-chose. Le public ne l'entend plus, et parfois, soyons honnêtes, il n'y croit plus.
Changer de mot, c'est récupérer l'attention. Et en communication, l'attention, c'est un peu le nerf de la guerre.”
Parce qu'un mot neuf oblige à parler vrai
“Personne ne connaît “apérision” ? Tant mieux ! Impossible de l'utiliser en pilote automatique. Il faut l'expliquer, donc se demander ce qu'on ouvre réellement.
Le mot devient une porte d'entrée vers une vraie conversation, pas un slogan de plus à coller sur un kakémono.”
Parce qu'on passe du manque… à la ressource
“L'inclusion garde en creux l'idée d'un manque à compenser. L'apérision part de la différence comme d'une richesse.
En communication, ça change tout : on arrête de parler “pour” des personnes supposées fragiles, et on montre ce que l'organisation gagne à s'ouvrir.”
Parce que ce qui aide certains aide tout le monde
“Des sous-titres, une lumière réglable, des horaires souples, une consigne claire… Qui s'en plaint ? Personne ! Ces aménagements profitent à toute l'équipe.
L'apérision permet de parler du handicap comme d'un sujet de qualité de vie et de performance collective, et plus comme d'une niche réservée à la “Mission Handicap”.”
Parce qu'on ne peut pas tricher avec
“Dire “on inclut”, c'est facile. Dire “on ouvre”, ça engage : qu'est-ce qui a été ouvert ? Pour qui ? Avec quels résultats ?
C'est plus exigeant, oui. Mais c'est justement ce qui rend une communication crédible.”
Quelles bonnes pratiques pour intégrer l'apérision dans sa communication en entreprise ?
Écouter avant de parler
“Pas de communication sur le handicap sans les collaborateurs concernés. Et je ne parle pas de les mettre en photo sur l'affiche (et pas seulement les personnes en fauteuil roulant, qui représentent moins de 3% des handicaps en France !).
Leur parole ne sert pas à illustrer la campagne, elle sert à la construire. C'est ça qui rend tout le reste légitime.”
Parler de besoins, pas d'étiquettes
“Plutôt que “nos salariés handicapés”, parlez de ce dont chacun a besoin pour bien bosser. C'est encore plus vrai pour les handicaps invisibles, qui n'ont pas besoin d'être montrés pour être pris en compte.
Le cordon tournesol en est la preuve : il signale un besoin, sans obliger personne à se justifier.”
Sortir du “marronnier” de novembre
“Une semaine de posts pendant la SEEPH, puis silence radio jusqu'à l'année suivante ? Ça, c'est de la célébration, pas de l'ouverture.
L'apérision se raconte toute l'année, avec un vrai avant et un vrai après.”
Montrer des preuves, pas des intentions
“Un aménagement mis en place, un process de recrutement revu, un indicateur qui bouge : voilà ce qui mérite d'être raconté. Les belles valeurs sans actes derrière ? Le public les repère à des kilomètres.
Ça décrédibilise la marque employeur et crée de la méfiance chez les collaborateurs en place, mais aussi lors du recrutement.”
Soigner ses mots… et s'autoriser la maladresse
“Pas de pathos, pas d'héroïsation, et par pitié, plus de “malgré son handicap” ou “mais quelle résilience” ! Mais pas de paralysie non plus : mieux vaut un mot imparfait et une vraie démarche qu'un silence bien prudent.
Le droit à la maladresse fait partie de l'ouverture.”
Rendre la com' elle-même accessible
“Parler d'ouverture avec des supports fermés, c'est un peu comme organiser une conférence sur l'accessibilité au 3e étage sans ascenseur.
Sous-titres, contrastes lisibles, version FALC (facile à lire et à comprendre), format audio, normes d'accessibilité numérique WCAG (Web Content Accessibility Guidelines)… La forme, c'est déjà le message.”
Quel serait ton mot de la fin ?
“L'apérision, ce n'est pas un nouveau label à coller sur une plaquette. C'est une question à se poser chaque matin : qu'est-ce que je peux ouvrir aujourd'hui ? Une porte, un process, une réunion… ou simplement un regard.
Notre métier est de créer du lien. L'art de la relation entre un expéditeur et un destinataire, c'est son message. Et un message qui touche une cible précise en comprenant ses réels enjeux, c'est un message qui a rempli son objectif.
Les entreprises qui se posent vraiment cette question n'ont plus besoin de parler d'inclusion. Elles la font.”
L'apérision invite les entreprises à changer de point de départ : partir des singularités plutôt que de la norme, et ouvrir plutôt que faire entrer. Pour en faire un véritable levier de communication sur le handicap, Tiffany Mazars recommande d'écouter les collaborateurs concernés, de parler de besoins plutôt que d'étiquettes, de communiquer toute l'année, de montrer des preuves, de soigner ses mots et de rendre ses supports accessibles. Une démarche plus exigeante qu'un simple mot sur une charte, mais bien plus crédible auprès de vos équipes comme de votre audience.
Un grand merci à Tiffany pour sa franchise et pour le récit de son parcours. Pour découvrir ses conférences et son univers, rendez-vous sur son site internet, son profil LinkedIn ou plongez dans son article sur l’apérision 💌




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